Les formules 1 du circuit court !

Vous voulez vous lancer dans les circuits courts ? Bonne idée ! Avant cela, et parce que nous travaillons avec les acteurs du secteur partout en France et depuis plus de 3 ans, voici au nom de l’intelligence collective quelques tips made in la Charrette pour faire votre place dans l’univers impitoyable (qui l’eut cru) du manger local.

Tout d’abord vous devez savoir que vous n’êtes pas seul à avoir eu l’idée. Je ne parle pas forcément de VOTRE idée mais de l’idée de rapprocher les consommateurs pro ou particuliers des producteurs français. Cela fait longtemps que les médias parlent de circuits courts et un certain temps que de nombreux acteurs se lancent dans l’aventure : marketplaces nationales ou locales, sites de mise en relation, groupements d’acheteurs, sites d’achat/revente auprès des producteurs etc.). Inutile de revenir sur la tendance de fond qui montre une défiance envers les circuits longs (hello les lasagnes de cheval et le lait aromatisé à la salmonelle), le modèle actuel a longtemps été plébiscité et en dehors des scandales sanitaires c’est surtout une envie de relocalisation et de transparence qui émerge chez les consommateurs. Bref, le filon est bon, pas de doute.

Alors pourquoi la présence de nombreux acteurs ne devrait pas vous décourager ? Car cela montre le dynamisme du secteur (qui attire de plus en plus d’argent, de producteurs et de clients) et surtout… que personne n’a encore réussi à développer THE modèle en circuit court qui permettrait aux particuliers (BtoC) ou aux pros (BtoB) de s’approvisionner en direct des producteurs (du coup on parle plus de BtoBtoC ou BtoBtoB, mais peu importe).

Après trois années à sillonner la France à la rencontre des acteurs de ces circuits courts, nous avons vu autant de modèles que de projets. L’idée sous-jacente est toujours belle, les porteurs de projets souvent beaux aussi (ça doit être les légumes de saison), inspirants et ultra motivés, mais leur initiative s’avère (très) rarement viable économiquement (hélas), peine à générer des flux, et est souvent arrêtée après quelques années (trois fois hélas). Toutes ? Non. Certains projets menés par d’irréductibles Gaulois résistent encore et toujours jusqu’à devenir… rentables (le mot est lâché). Et on ne va pas se mentir, les circuits courts ne devraient pas être basés sur le modèle économique de la soupe populaire, « this is not ok ! ».

Qu’ont-ils en commun, ces projets qui « marchent » ? Allez, top 3 de nos conseils ; )

1-   Le monsieur a dit « COURT »

Nous n’allons pas revenir sur l’absence de définition consensuelle du « circuit court » (spoiler : il n’y en a pas, mis à part le critère d’un seul intermédiaire). Cependant il semblerait que les projets qui finissent par fonctionner soient toujours très « localisés ». Ils sont portés par des acteurs du territoire et la dimension humaine et de proximité semble jouer un rôle dans leur essor. Le projet a un « visage » et les clients semblent concernés car ils comprennent tout de suite que l’offre existe chez eux. Cela ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas prétendre à une dimension plus large, mais peut-être faut-il penser faire grandir un projet local plutôt qu’adapter localement un grand projet national (Nous pouvons citer le Box Fermier à Grenoble qui connaît par cœur producteurs et restaurateurs avec lesquels il travaille et part de l’offre de ses producteurs pour la proposer à ses clients selon leurs « goûts »).

2-   Popeye, le G.O. de votre village : Bip biiiiip ! 

L’animation est cruciale ! On oublie l’image caricaturale du petit producteur qui attend tristement avec son surplus de carottes moches l’initiative qui viendra le faire vivre en circuit court. Les producteurs qui font du circuit court n’ont attendu personne, ils sont peu nombreux, très sollicités, et ont en général des circuits de distribution déjà installés (notamment le marché et la vente à la ferme). Une fois un nombre décent de fournisseurs et d’acheteurs ou consommateurs engagés dans votre démarche, tout commence… et c’est souvent là que le bât (de laine) blesse car il ne suffit pas de rendre tout ce petit monde accessible sur un site internet, il faut animer sa communauté. Et animer une communauté d’acheteurs et de fournisseurs prend beaucoup de temps (et coûte donc très cher). Et quand on y réfléchit, c’est normal. Cette nouvelle forme de consommation ou d’approvisionnement n’est pas encore naturelle ni très ancrée et il faut que l’intermédiaire qui propose des produits en circuits courts soit accessible et présent auprès des producteurs comme de leurs acheteurs (c’est par exemple un enjeu entre producteurs et cantines qui utilisent des outils comme Agrilocal). C’est sans doute pour cela que Jeff Brouzouf peine encore avec son offre de produits locaux sans âme…

3-   Votre livreur est passé mais vous n’étiez pas là

Une logistique intégrée est capitale. Alors oui je dis ça un peu parce que c’est mon métier mais surtout parce que c’est véridique. Nous n’avons vu aucun projet de circuit court prendre son envol sans avoir pensé sa logistique. Or il y a mille façons d’aborder la logistique des circuits courts (l’objet de mon article précédent : http://bit.ly/2TmolmF ) mais toutes partagent un objectif commun : proposer des produits locaux dont la livraison sera fiable, économique et, si possible, écologique. Certains deviennent logisticiens (c’est le cas de plusieurs plateformes bio à destination des cantines comme la Bio d’Ici, Bio Appro ou Mangez Bio Isère), d’autres inventent une logistique sur-mesure comme le Court-Circuit à Lille, d’autres encore utilisent les services de la Poste ou Chronofresh, certains producteurs se regroupent même au sein d’une structure comme la SICA du Carroux dans l’Hérault pour devenir des plateformes locales, et surtout, beaucoup nous contactent chez La Charrette pour organiser colivraisons et tournées : ) Bref. Il n’y a pas un modèle logistique des circuits courts mais il y a un modèle de logistique dans tous les circuits courts. Et sa force ou sa fragilité va déterminer la longévité du projet.

Logistic is fantastic ! De l’art de mélanger les choux et les carottes

Voilà plus de trois ans que nous bûchons sur la question de la logistique des circuits courts avec La Charrette. Au démarrage, en 2017, cela n’intéressait pas grand monde. On nous répondait « ah bon y a un problème de logistique ? ». Pourtant, quand nous analysions les modèles en circuits courts qui existaient, la logistique semblait souvent être un frein, en tous cas une dépense (financière et de temps) significative, mal mesurée et non optimisée. Il nous semblait impossible  de généraliser le modèle « circuit court », ce que tout le monde semble pourtant souhaiter, sans intégrer les aspects logistiques au cœur de la réflexion.

Alors, fortes de notre énergie et galvanisées par les centaines de producteurs qui nous encourageaient à trouver des solutions, nous avons passé des mois, des années, à parler logistique des circuits courts avec tous les acteurs que cela concerne : les producteurs évidemment, mais aussi leurs clients (restaurateurs, épiceries, supermarchés, grossistes, start-ups), les institutions (ministères, départements, régions, villes etc.). Tout cela pour aider notre outil, une bourse de fret pour les circuits courts (lacharrette.org), à devenir de plus en plus pertinent sur le terrain.

Voici ce que nous avons appris au cours de ces milliers de conversations :

« Le » circuit court n’existe pas

Le circuit court n’est pas un ensemble homogène. Inutile donc d’essayer d’y appliquer un procédé logistique industriel. Si celui-ci semble séduisant sur le papier, il ne résistera pas au terrain. Car ce que l’on appelle circuit court couvre une multitude de réalités. Les productions diffèrent, les volumes, les habitudes des producteurs et celles de leurs clients, les exigences de contact humain, la perception de la chaîne de valeur, la culture plus ou moins « business », la prévisibilité, la géographie, la densité démographique. Bref, impossible de définir un modèle qui convienne à tout le monde et en tout lieu. Pour réussir à proposer quelque chose de réaliste il faut donc réussir à prendre en considération les différents paramètres. « Faire de la dentelle » comme me l’a dit ce matin un partenaire. Tout en restant intelligible.

Il y a une vie (logistique) en dehors de la livraison !

La logistique ce n’est pas que la livraison. Lorsque nous nous sommes attelées à la tâche en 2017, nous faisions cette confusion. Pour nous, si nous arrivions à aider les producteurs à livrer facilement, c’était gagné ! Erreur. Vendre en circuits courts ce n’est pas seulement pouvoir livrer, c’est aussi gérer tout ce qu’il y a avant, et après, la livraison : édition des bons de livraison, factures, gestion des stocks, identification de producteurs proches, animation de la relation entre producteurs/fournisseurs et acheteurs, gestion des paiements etc. Nous avons vite réalisé cela et avons depuis déployé beaucoup d’énergie pour répondre à ces enjeux : faciliter le sourcing producteurs notamment. Aujourd’hui nous intégrons le sourcing en amont de nos outils logistiques mais heureusement d’autres entreprises sont venues structurer le reste de ce besoin en proposant de gérer les relations entre acheteurs et fournisseurs et nous travaillons avec elles sur leurs livraisons.

Il n’y a pas d’argent

Ah ! Bon, on ne vous cache pas que nous n’avions pas sélectionné le secteur en lisant un article de Forbes sur les bons coups à réaliser en 2017. En réalité cette assertion est vraie et fausse. Il y a peu d’argent aujourd’hui dans les circuits courts… car il y a très peu de circuits courts ! C’est un marché de niche qui, malgré sa place dans les médias, représente difficilement 2% de l’alimentation en France. De plus, c’est un secteur avec un rapport à l’argent pas toujours évident : les producteurs ont tendance à ne pas calculer leurs frais logistiques, ni compter leur temps, et évidemment sont frileux quant à de nouvelles dépenses, comme tout chef d’entreprise ! Mais le secteur de l’alimentaire représente des volumes énormes. Et tout le monde a les yeux braqués sur les circuits courts sans trop savoir comment faire son entrée. Les gros acteurs (grossistes, centrales etc.) se penchent sérieusement sur le sujet car la demande est là et ce sont les cantines qui pourraient bien opérer la plus grosse révolution d’ici peu pour satisfaire aux exigences de la loi Egalim.

« Terre à terre »

Terre à terre. Pardon pour ce jeu de mots facile mais il ne faut pas oublier, ce que l’industrie agroalimentaire a trop fait, que nous parlons du terroir, du territoire et donc d’ancrage local. Mettre en place une logistique des circuits courts ce ne peut pas vouloir dire parachuter des usines à gaz magnifiques sur le papier mais complètement hors sol (je ne peux pas m’empêcher…). Partout il faut d’abord observer qui est là, qui fait quoi, et travailler avec les acteurs qui pourront faire vivre les meilleures initiatives . Sans cet effort, même les bonnes idées sont vouées à péricliter et on ne compte plus les plateformes physiques qui ont été déployées, puis retirées, en ne laissant derrière elles qu’amertume et découragement.

Je ne suis pas toujours un circuit, je ne suis pas toujours très court, je suis je suis…

La notion de circuits courts est floue. Nous n’avons jamais voulu nous placer en arbitres des élégances en prônant telle ou telle agriculture ni en établissant un cahier des charges pour sélectionner nos partenaires. Pour la simple raison qu’encore une fois, les circuits courts sont trop hétérogènes pour être précisément catégorisés et mis dans des cases. Les circuits courts ne tolèrent officiellement qu’un seul intermédiaire entre le producteur et le consommateur. Alors parfois, le circuit court, c’est se faire expédier à prix d’or à Paris une courgette du sud de la France. Pas glop. L’autre critère souvent mis en avant, le « local », est tout aussi difficile à appréhender : toutes les régions ne produisent pas une diversité et une quantité de produits suffisante pour nourrir la population (par exemple il faudrait être prêt à manger beaucoup de pain à Paris). Là encore l’essor des circuits courts va sûrement rebattre les cartes et de nombreux acteurs sur les territoires travaillent aux questions d’indépendance alimentaire et d’aide à l’installation dans ce sens. Mais nous devons avancer en attendant. Sans préjugé et avec les bonnes volontés existantes.

A tous les passionnés de la révolution alimentaire qui pensent sérieusement à construire un nouveau modèle, parlons-en!

Laura (0684196813)