Le tabou de l’intermédiaire

Il est désormais loin le temps où l’envie de manger local était l’apanage d’idéalistes chevelus rêvant de renverser l’ordre établi. Désormais sur toutes les bouches, le local est en passe de détrôner le bio dans la ferveur médiatique autour du bien manger. Mais qu’en est-il vraiment ? Quand est-ce que vous avez mangé local pour la dernière fois ?

Nous allons vous raconter la petite histoire de La Charrette, ou comment nous en sommes venues à penser qu’il faut déconstruire les croyances sur les circuits courts pour construire un avenir alimentaire plus radieux.

Le circuit court

Lorsque nous nous sommes créées en 2016, notre envie d’entreprendre dans les circuits courts était comme pour beaucoup portée par un souhait de « court circuiter » les modèles alimentaires existants. Nous avions l’image d’Épinal du circuit direct en tête : un producteur, livrant amoureusement ses carottes dans une cagette pleine de terre à la petite cantine du coin en prenant le temps de raconter au chef comment elles avaient poussé.  On trouvait cette image tellement belle qu’on en a fait notre première idée de service, en permettant aux producteurs de mutualiser leurs livraisons (à travers un site de colivraison). Producteur 1 et producteur 2 se rencontrent sur la Charrette, regroupent leurs cagettes dans un même véhicule, leurs volumes vendus en direct explosent, eux se déplacent deux fois moins et la planète est sauvée. Le plan était parfait. Sans accroc. Comme vous l’imaginez, ça ne s’est pas tout à fait passé comme ça.

Déjà, des producteurs en circuits courts, il y en a très peu. Mais alors TRES peu. Là-dessus nous avons eu de la chance, en passant beaucoup de temps auprès d’eux sur le terrain nous avons regroupé une belle communauté autour de nous. Bon début. Mais ensuite nous avons réalisé que ces producteurs ne livraient pas vraiment leurs carottes. Dans l’écrasante majorité des circuits courts, les produits sont vendus à la ferme ou au marché.

Ah… Ça nous arrangeait pas ça…

Le rôle primordial de l’animateur

En 2019 nous avons donc décidé après plus de 2 ans de colivraison de repenser totalement notre approche de la logistique des circuits courts. On rabat toutes les cartes et on repart de 0. Ou presque, parce que l’on avait pour nous une large communauté de producteurs (presque 7000) et beaucoup d’expérience sur le terrain sur ce qui fonctionne ou non en matière de livraison de produits locaux. En échangeant avec notre communauté, voilà ce que l’on avait appris : les circuits courts existants sont marginaux, concernent plutôt le B to C et se font principalement à la ferme ou sur les marchés. Pour la vente aux professionnels, les producteurs attendaient de nous non seulement une solution logistique, mais surtout une solution clef en main pour aller toucher de nouveaux clients, gérer ces commandes (et les anticiper) et ensuite les faire livrer. En gros, les producteurs nous rejoignaient pour se développer en local mais ces développements passaient pour eux par des circuits plus structurés que le direct qu’ils font déjà (et continueront à faire !). Bref, structurer les circuits courts existants ultra localisés n’avait aucun sens.

 On a compris qu’on n’avait rien compris. Mais on est coriaces et on disposait de deux atouts de poids : des communautés de producteurs et de pro des circuits courts autour de nous, et une connaissance du terrain. C’est comme cela que nous nous sommes rapprochées de ceux que l’on appelle les « intermédiaires », c’est-à-dire tous les acteurs qui organisent des flux entre des producteurs locaux et des acheteurs professionnels, qu’ils fassent de l’achat revente ou non, disposent d’une plateforme physique ou non, soient des structures juridiques propres ou des regroupements de producteurs. Peu importe, pour nous désormais les choses étaient claires : il fallait œuvrer aux côtés de ceux qui organisent les commandes pour apporter une logistique à ces systèmes-là et proposer aux producteurs et aux acheteurs pro (magasins, restaurants etc.) un système clef en main de la gestion et anticipation de commande jusqu’à la livraison.

C’est ce chemin qui depuis 2019 nous a conduit à développer une grande communauté de transporteurs indépendants formés spécifiquement aux enjeux des circuits locaux. Nous les mettons en relation avec les intermédiaires qui se développent et recherchent désespérément des partenaires logisticiens fiables et adaptés à leurs besoins assez inédits pour les transporteurs plus traditionnels.

Et ça fonctionne. La logistique qui naît de ce duo intermédiaire/La Charrette a un coût maitrisé, répond aux enjeux des circuits locaux (relationnel, agilité etc.), et elle permet de développer de vrais flux locaux.

L’invention de nouveaux modèles d’intermédiaires

Nous avons donc tiré comme leçon de cette évolution de notre propre activité qu’il fallait cesser de vouloir dupliquer les modèles des circuits directs à grande échelle car ils sont souvent destinés à des acteurs très engagés et ne pourront pas devenir le modèle majoritaire. Il faut repenser notre vision des circuits locaux, sortir de l’image d’Épinal de circuits qui, s’ils satisfont beaucoup de producteurs et de consommateurs, sont souvent des circuits courts ou le temps n’est pas compté côté producteur comme côté client et qui pour cette raison ne se développeront pas de façon massive. Nous avons arrêté de parler de circuits courts pour nous tourner humblement vers des circuits « locaux et éthiques ».

L’avenir de ces circuits locaux dépend de ceux qui aujourd’hui inventent de nouveaux modèles structurés et professionnels, qui permettent aux producteurs comme aux débouchés professionnels de faire du local sans devenir des logisticiens. Le mot « intermédiaire » fait peur, il est associé à une mauvaise répartition de la valeur et à beaucoup d’opacité. Soit. Pourtant, le constat sur le terrain est sans appel : rien ne prend de l’ampleur sans un acteur qui anime la relation producteurs/acheteurs. Nous devons inventer de nouvelles formes d’intermédiaires. Les intermédiaires avec lesquelles nous travaillons partout en France travaillent localement, dans un partenariat de juste rémunération avec les producteurs tout en permettant une massification et donc des prix à l’arrivée acceptables pour les acheteurs professionnels et une logistique efficace. Ces intermédiaires sont rémunérés pour la valeur qu’ils apportent, ni plus, ni moins. Pour nous, ils ont tout compris.

Le local prend son envol et le pouvoir est de plus en plus du côté des producteurs qui ont le choix des systèmes de vente dans lesquels ils s’engagent. Il n’existe pas un modèle parfait mais des modèles, qui correspondent à autant d’envies et de façons de « faire » du local. L’important nous semble être de créer des modèles transparents, justes, et qui soient pérennes économiquement.

Si vous voulez poursuivre la conversation, n’hésitez pas à nous contacter :

contact@lacharrette.org,

 La Charrette, toujours moins de pétrole et plus d’idées : )

« Professionnel de l’alimentaire cherche logisticien sérieux pour histoire durable »

Ou pourquoi le problème logistique des circuits courts est avant tout un problème relationnel.

Balayons d’ores et déjà les malentendus. Nous ne traiterons pas ici de la logistique de la vente directe, ce casse-tête absolu de l’optimisation des micros-flux composés des ventes des producteurs lorsque ces derniers vendent sans aucun intermédiaire. C’est un sujet que nous avons beaucoup étudié à La Charrette, pour en conclure il y a déjà plusieurs années qu’il représentait si peu de flux et de producteurs que toute idée de massification était illusoire.

Non, nous parlons ici du « local », ou des « circuits courts ou de proximité » qui se développent fortement sur la base d’un « intermédiaire » qui peut prendre toutes les formes possibles, du grossiste au groupement de producteurs en passant par la plateforme physique ou numérique. Ces acteurs que nous appellerons donc « intermédiaires » organisent la mise en relation entre des producteurs et des acheteurs.

Quel est leur problème ?

Ces intermédiaires opèrent localement des flux entre producteurs et clients professionnels (magasins, GMS, restauration collective ou commerciale etc.). Le problème est que qui dit local dit enjeux logistiques très spécifiques : la disponibilité, les volumes, distances, fréquence, conditionnement et autres tendances telle que la consigne font de la logistique des circuits courts une logistique bien à part, qui ne ressemble pas à une logistique de circuits longs miniaturisée (ce serait trop facile !). Du coup, les intermédiaires qui réussissent l’exercice difficile de générer des flux entre producteurs et clients se retrouvent face à une problématique de taille :  quel modèle logistique adopté et sur qui se reposer ?

  • « On n’est jamais mieux servi que par soi-même » ou comment les intermédiaires réinventent une logistique « amont » spécifique aux circuits courts

Clairement, une partie de la logistique, la logistique « amont », est opérée par les intermédiaires et il s’agit le plus souvent de leur plus-value. C’est vraiment à travers cette partie de la logistique qu’ils assurent et imaginent qu’ils créent de la valeur pour les producteurs et les clients de ces nouveaux circuits. Cette logistique amont prise en charge par l’intermédiaire, c’est souvent la gestion des flux financiers (le paiement entre les clients et les producteurs) et des flux d’informations (l’anticipation auprès des producteurs des futures commandes, le passage de commande etc.). Il peut donc s’agir d’une logistique totalement dématérialisée.

  •   « Votre livreur est passé mais nous n’étiez pas là »

L’un des gros problèmes se situe en aval de ces opérations réalisées par l’intermédiaire, sur la logistique « aval » : il s’agit de la ramasse et de la livraison, la gestion des flux physiques. Du fait des spécificités dont nous avons parlées concernant les volumes, conditionnement etc. des produits à ramasser chez le producteur et à livrer chez le client, les intermédiaires se retrouvent là aussi livrés à eux-mêmes car l’offre de transport capable de répondre aux enjeux du local est très limitée (euphémisme). C’est pour cela que bien souvent les intermédiaires démarrent leur activité en transportant eux-mêmes les produits et en gérant la ramasse ou en la laissant au producteur. Sauf que ce modèle résiste mal à l’accroissement des flux : il arrive un moment critique ou l’intermédiaire se pose la question de déléguer ce transport car sa valeur se trouve ailleurs. La majorité des grands réseaux ne peuvent répondre à cette demande et ceux qui y répondent le font parfois sans pouvoir maintenir le lien que l’intermédiaire a créé avec ses producteurs ou clients.

Mais vers qui se tourner ??

  • « Rencontre des logisticiens de confiance dans ta région »

C’est là que La Charrette intervient ! Ce que les intermédiaires recherchent ce sont des logisticiens ou transporteurs de confiance, rompus aux enjeux des circuits courts et capables d’adopter des modèles innovants et souples pour coller aux réalités des circuits courts. Ce qu’ils cherchent surtout, ce sont des personnes avec qui ils vont travailler durablement et en confiance pour les représenter auprès des producteurs comme des clients. Ce sont des partenaires, pas des livreurs.

Nous avons compris cela en 2019 après 3 ans à travailler sur la colivraison entre producteurs (on n’est pas vite vite). Depuis, nous développons un réseau de transporteurs indépendants que nous formons à ces enjeux et auprès de qui nous réalisons des entretiens pour comprendre s’ils sont prêts à vivre la grande aventure avec ces intermédiaires. Nous les formons également aux modèles logistiques qui pourront être mise en place et qui sont spécifiques au local : préparer dans le camion pour éviter une rupture de charge non nécessaire, mettre en place un cross dock entre deux camions de ramasse pour être le plus agile possible auprès des producteurs, prendre des temps d’échange avec les producteurs et clients pour connaître leurs contraintes etc.

D’un site de colivraison lancé en 2016 nous sommes devenus en 2019 un site de recrutement de transporteurs et logisticiens fiables et formés aux circuits courts pour les premiers comme les derniers kilomètres. Notre réseau compte aujourd’hui plus de 2000 transporteurs qui ne sont pas des sous-traitants de La Charrette mais bien des entreprises de transport, très petites entreprises la plupart du temps, que nous mettons en relation directement avec les intermédiaires qui nous en font la demande sur notre Bourse de Fret. Loin d’un modèle de sous-traitance, nous défendons le retour en grâce des transporteurs et logisticiens comme maillon à forte valeur ajoutée des circuits courts.

Bref, on a créé un site de rencontre parceque la logistique, finalement, c’est romantique.

Notre action ne s’arrête pas là. Nous avons réalisé en nous attaquant à ces questions de transport qu’il fallait mettre en avant les prestataires qui étaient adaptés aux enjeux du local. Mais c’est une autre histoire, que nous vous raconterons bientôt car de grandes nouvelles arrivent..

Pour trouver votre logisticien idéal c’est ici.

Et si vous souhaitez échanger ou en savoir plus, c’est .

Allez, nous vous souhaitons d’excellentes fêtes, à très bientôt !

L’équipe de la Charrette

Tournées Méninges

De la colivraison aux tournées: comment nous avons créé le premier réseau logistique pour les circuits locaux.

2021 s’ouvre sur une nouvelle ère pour La Charrette. Après nous être concentrées uniquement sur la colivraison entre producteurs nos deux premières années, nous développons également depuis 2019 des tournées auprès de transporteurs locaux indépendants un peu partout en France. En se retournant sur notre parcours en janvier dernier, nous avons réalisé que nous avions constitué le premier réseau logistique national consacré aux circuits courts. On ne vous dira pas que « tout s’est passé très vite », ni que le chemin restant à parcourir ne sera pas très long, mais quand même, cela mérite quelques lignes pour vous conter comment d’un acteur « mignon » de la livraison collaborative nous sommes passées à un logisticien à moustache.

Fin 2019, après un an à pister nos producteurs colivreurs sur notre nouveau site et 2 ans sur le terrain auprès d’eux pour mutualiser leurs livraisons, nous faisons le constat que les flux des circuits courts à optimiser sont peu nombreux. Certes, notre communauté de producteurs continue de grandir (nous sommes aujourd’hui près de 2000 !) mais il est alors évident que les produits locaux, très majoritairement vendus à la ferme ou sur les marchés, ne constituent que peu de flux.  La « vague » des circuits direct producteurs que nous attendions n’arrive pas et les producteurs s’inscrivent chez nous mais avouent attendre que de nouveaux débouchés les contactent pour envisager des livraisons. Il faut que nous réfléchissions, et vite, si nous voulons survivre et rester utiles.

Le salut vient alors, comme souvent, de notre communauté. Des acteurs « intermédiaires »(1) des circuits courts, qui entendent parler de nous par leurs producteurs fournisseurs, nous contactent régulièrement pour les aider à construire une logistique « premiers kilomètres ». Nous réalisons que nous avons développé, en plus d’une communauté solide de producteurs, une expertise précieuse de la logistique des premiers kilomètres. Le modèle idéal pour ces acteurs est la tournée : flexible, dédiée, elle permet de ramasser chez plusieurs producteurs et de livrer plusieurs clients en peu de temps et avec de petits véhicules. La colivraison entre producteurs n’est pas adaptée à cette demande, trop de contraintes pour imaginer structurer de vrais flux en demandant au producteur de faire une tournée. Il faut trouver… des transporteurs.

Bienvenue dans un nouveau monde. Au cours des années de colivraison nous avions entendu parler de beaucoup de transporteurs. Nous les contactons.  Nous visitons même leurs entrepôts (« sont pas beaux mes quais de chargement ? ») et faisons deux constats douloureux : le premier, c’est que nous aimons le monde austère et anti-glam de la logistique. Le deuxième, c’est que les transporteurs traditionnels ne sont pas adaptés pour gérer des flux locaux que l’on nous a confiés : les contraintes en termes de volume, fréquence ou de process pour enclencher un transport sont complètement HS face aux enjeux des circuits courts. Alors comme souvent, au lieu de faire un grand projet avec un gros acteur, nous commençons à créer de petites tournées avec des transporteurs indépendants. A défaut d’avoir un transporteur national permettant de déployer notre modèle, nous devenons un réseau national de transporteurs locaux qui sont ravis de stabiliser des jours de tournées et de transporter des cagettes et palettes de fruits/légumes/etc. plutôt que des cartons Amazon (cheers Jeff !).

Notre modèle est né. Alors oui, nous serrons les fesses lors de nos premières tournées. Mais ça passe. Plus encore, ça marche comme personne ne l’avait espéré, même pas nous : les producteurs appellent leurs « intermédiaires » pour vanter le contact avec le transporteur qui passe toutes les semaines, le prix de la tournée est hyper raisonnable et les conditions sont plus que souples avec des changements de dernières minutes faciles à inclure et une relation directe entre tous les acteurs. Ce modèle, nous l’avons depuis dupliqué, professionnalisé, amélioré et outillé (pas assez!). Avec toujours comme facteur clé de succès : des transporteurs indépendants, ultra pro, qui s’impliquent dans la tournée pour permettre de gros gains logistiques (préparer dans le camion pour livrer dans la foulée de la ramasse, utiliser des espaces de stockages créés au débotté, faire du « cross dock entre deux petits véhicules, aider les producteurs qui n’avaient pas vu leur commande etc. etc.). Nous comptons aujourd’hui près de 2000 transporteurs dans toute la France, que nous appelons nos « pépites », et à qui nous proposons les tournées que nous ouvrons pour nos clients.

Bref, en posant brique par brique, et en suivant les besoins des acteurs du terrain, nous avons constitué un réseau logistique adapté aux circuits courts, qui ne demande qu’à grandir, au fur et à mesure que les initiatives en circuits courts grandiront.

Nouvelle étape en ce début d’année : nous pouvons désormais croiser les différents flux pour les optimiser : mutualiser plusieurs tournées, les croiser avec les colivraisons etc. Ce sera l’objet d’un changement sur notre site, à venir très prochainement… 

L’équipe de La Charrette qui apprend en roulant.

(1) Par « intermédiaire » nous entendons toute initiative qui regroupe des producteurs et facilitent leur mise en relation ou la vente de leurs produits auprès de clients particuliers ou professionnels.

Photo: © CC0 / DanielaJakob

Les formules 1 du circuit court !

Vous voulez vous lancer dans les circuits courts ? Bonne idée ! Avant cela, et parce que nous travaillons avec les acteurs du secteur partout en France et depuis plus de 3 ans, voici au nom de l’intelligence collective quelques tips made in la Charrette pour faire votre place dans l’univers impitoyable (qui l’eut cru) du manger local.

Tout d’abord vous devez savoir que vous n’êtes pas seul à avoir eu l’idée. Je ne parle pas forcément de VOTRE idée mais de l’idée de rapprocher les consommateurs pro ou particuliers des producteurs français. Cela fait longtemps que les médias parlent de circuits courts et un certain temps que de nombreux acteurs se lancent dans l’aventure : marketplaces nationales ou locales, sites de mise en relation, groupements d’acheteurs, sites d’achat/revente auprès des producteurs etc.). Inutile de revenir sur la tendance de fond qui montre une défiance envers les circuits longs (hello les lasagnes de cheval et le lait aromatisé à la salmonelle), le modèle actuel a longtemps été plébiscité et en dehors des scandales sanitaires c’est surtout une envie de relocalisation et de transparence qui émerge chez les consommateurs. Bref, le filon est bon, pas de doute.

Alors pourquoi la présence de nombreux acteurs ne devrait pas vous décourager ? Car cela montre le dynamisme du secteur (qui attire de plus en plus d’argent, de producteurs et de clients) et surtout… que personne n’a encore réussi à développer THE modèle en circuit court qui permettrait aux particuliers (BtoC) ou aux pros (BtoB) de s’approvisionner en direct des producteurs (du coup on parle plus de BtoBtoC ou BtoBtoB, mais peu importe).

Après trois années à sillonner la France à la rencontre des acteurs de ces circuits courts, nous avons vu autant de modèles que de projets. L’idée sous-jacente est toujours belle, les porteurs de projets souvent beaux aussi (ça doit être les légumes de saison), inspirants et ultra motivés, mais leur initiative s’avère (très) rarement viable économiquement (hélas), peine à générer des flux, et est souvent arrêtée après quelques années (trois fois hélas). Toutes ? Non. Certains projets menés par d’irréductibles Gaulois résistent encore et toujours jusqu’à devenir… rentables (le mot est lâché). Et on ne va pas se mentir, les circuits courts ne devraient pas être basés sur le modèle économique de la soupe populaire, « this is not ok ! ».

Qu’ont-ils en commun, ces projets qui « marchent » ? Allez, top 3 de nos conseils ; )

1-   Le monsieur a dit « COURT »

Nous n’allons pas revenir sur l’absence de définition consensuelle du « circuit court » (spoiler : il n’y en a pas, mis à part le critère d’un seul intermédiaire). Cependant il semblerait que les projets qui finissent par fonctionner soient toujours très « localisés ». Ils sont portés par des acteurs du territoire et la dimension humaine et de proximité semble jouer un rôle dans leur essor. Le projet a un « visage » et les clients semblent concernés car ils comprennent tout de suite que l’offre existe chez eux. Cela ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas prétendre à une dimension plus large, mais peut-être faut-il penser faire grandir un projet local plutôt qu’adapter localement un grand projet national (Nous pouvons citer le Box Fermier à Grenoble qui connaît par cœur producteurs et restaurateurs avec lesquels il travaille et part de l’offre de ses producteurs pour la proposer à ses clients selon leurs « goûts »).

2-   Popeye, le G.O. de votre village : Bip biiiiip ! 

L’animation est cruciale ! On oublie l’image caricaturale du petit producteur qui attend tristement avec son surplus de carottes moches l’initiative qui viendra le faire vivre en circuit court. Les producteurs qui font du circuit court n’ont attendu personne, ils sont peu nombreux, très sollicités, et ont en général des circuits de distribution déjà installés (notamment le marché et la vente à la ferme). Une fois un nombre décent de fournisseurs et d’acheteurs ou consommateurs engagés dans votre démarche, tout commence… et c’est souvent là que le bât (de laine) blesse car il ne suffit pas de rendre tout ce petit monde accessible sur un site internet, il faut animer sa communauté. Et animer une communauté d’acheteurs et de fournisseurs prend beaucoup de temps (et coûte donc très cher). Et quand on y réfléchit, c’est normal. Cette nouvelle forme de consommation ou d’approvisionnement n’est pas encore naturelle ni très ancrée et il faut que l’intermédiaire qui propose des produits en circuits courts soit accessible et présent auprès des producteurs comme de leurs acheteurs (c’est par exemple un enjeu entre producteurs et cantines qui utilisent des outils comme Agrilocal). C’est sans doute pour cela que Jeff Brouzouf peine encore avec son offre de produits locaux sans âme…

3-   Votre livreur est passé mais vous n’étiez pas là

Une logistique intégrée est capitale. Alors oui je dis ça un peu parce que c’est mon métier mais surtout parce que c’est véridique. Nous n’avons vu aucun projet de circuit court prendre son envol sans avoir pensé sa logistique. Or il y a mille façons d’aborder la logistique des circuits courts (l’objet de mon article précédent : http://bit.ly/2TmolmF ) mais toutes partagent un objectif commun : proposer des produits locaux dont la livraison sera fiable, économique et, si possible, écologique. Certains deviennent logisticiens (c’est le cas de plusieurs plateformes bio à destination des cantines comme la Bio d’Ici, Bio Appro ou Mangez Bio Isère), d’autres inventent une logistique sur-mesure comme le Court-Circuit à Lille, d’autres encore utilisent les services de la Poste ou Chronofresh, certains producteurs se regroupent même au sein d’une structure comme la SICA du Carroux dans l’Hérault pour devenir des plateformes locales, et surtout, beaucoup nous contactent chez La Charrette pour organiser colivraisons et tournées : ) Bref. Il n’y a pas un modèle logistique des circuits courts mais il y a un modèle de logistique dans tous les circuits courts. Et sa force ou sa fragilité va déterminer la longévité du projet.

Logistic is fantastic ! De l’art de mélanger les choux et les carottes

Voilà plus de trois ans que nous bûchons sur la question de la logistique des circuits courts avec La Charrette. Au démarrage, en 2017, cela n’intéressait pas grand monde. On nous répondait « ah bon y a un problème de logistique ? ». Pourtant, quand nous analysions les modèles en circuits courts qui existaient, la logistique semblait souvent être un frein, en tous cas une dépense (financière et de temps) significative, mal mesurée et non optimisée. Il nous semblait impossible  de généraliser le modèle « circuit court », ce que tout le monde semble pourtant souhaiter, sans intégrer les aspects logistiques au cœur de la réflexion.

Alors, fortes de notre énergie et galvanisées par les centaines de producteurs qui nous encourageaient à trouver des solutions, nous avons passé des mois, des années, à parler logistique des circuits courts avec tous les acteurs que cela concerne : les producteurs évidemment, mais aussi leurs clients (restaurateurs, épiceries, supermarchés, grossistes, start-ups), les institutions (ministères, départements, régions, villes etc.). Tout cela pour aider notre outil, une bourse de fret pour les circuits courts (lacharrette.org), à devenir de plus en plus pertinent sur le terrain.

Voici ce que nous avons appris au cours de ces milliers de conversations :

« Le » circuit court n’existe pas

Le circuit court n’est pas un ensemble homogène. Inutile donc d’essayer d’y appliquer un procédé logistique industriel. Si celui-ci semble séduisant sur le papier, il ne résistera pas au terrain. Car ce que l’on appelle circuit court couvre une multitude de réalités. Les productions diffèrent, les volumes, les habitudes des producteurs et celles de leurs clients, les exigences de contact humain, la perception de la chaîne de valeur, la culture plus ou moins « business », la prévisibilité, la géographie, la densité démographique. Bref, impossible de définir un modèle qui convienne à tout le monde et en tout lieu. Pour réussir à proposer quelque chose de réaliste il faut donc réussir à prendre en considération les différents paramètres. « Faire de la dentelle » comme me l’a dit ce matin un partenaire. Tout en restant intelligible.

Il y a une vie (logistique) en dehors de la livraison !

La logistique ce n’est pas que la livraison. Lorsque nous nous sommes attelées à la tâche en 2017, nous faisions cette confusion. Pour nous, si nous arrivions à aider les producteurs à livrer facilement, c’était gagné ! Erreur. Vendre en circuits courts ce n’est pas seulement pouvoir livrer, c’est aussi gérer tout ce qu’il y a avant, et après, la livraison : édition des bons de livraison, factures, gestion des stocks, identification de producteurs proches, animation de la relation entre producteurs/fournisseurs et acheteurs, gestion des paiements etc. Nous avons vite réalisé cela et avons depuis déployé beaucoup d’énergie pour répondre à ces enjeux : faciliter le sourcing producteurs notamment. Aujourd’hui nous intégrons le sourcing en amont de nos outils logistiques mais heureusement d’autres entreprises sont venues structurer le reste de ce besoin en proposant de gérer les relations entre acheteurs et fournisseurs et nous travaillons avec elles sur leurs livraisons.

Il n’y a pas d’argent

Ah ! Bon, on ne vous cache pas que nous n’avions pas sélectionné le secteur en lisant un article de Forbes sur les bons coups à réaliser en 2017. En réalité cette assertion est vraie et fausse. Il y a peu d’argent aujourd’hui dans les circuits courts… car il y a très peu de circuits courts ! C’est un marché de niche qui, malgré sa place dans les médias, représente difficilement 2% de l’alimentation en France. De plus, c’est un secteur avec un rapport à l’argent pas toujours évident : les producteurs ont tendance à ne pas calculer leurs frais logistiques, ni compter leur temps, et évidemment sont frileux quant à de nouvelles dépenses, comme tout chef d’entreprise ! Mais le secteur de l’alimentaire représente des volumes énormes. Et tout le monde a les yeux braqués sur les circuits courts sans trop savoir comment faire son entrée. Les gros acteurs (grossistes, centrales etc.) se penchent sérieusement sur le sujet car la demande est là et ce sont les cantines qui pourraient bien opérer la plus grosse révolution d’ici peu pour satisfaire aux exigences de la loi Egalim.

« Terre à terre »

Terre à terre. Pardon pour ce jeu de mots facile mais il ne faut pas oublier, ce que l’industrie agroalimentaire a trop fait, que nous parlons du terroir, du territoire et donc d’ancrage local. Mettre en place une logistique des circuits courts ce ne peut pas vouloir dire parachuter des usines à gaz magnifiques sur le papier mais complètement hors sol (je ne peux pas m’empêcher…). Partout il faut d’abord observer qui est là, qui fait quoi, et travailler avec les acteurs qui pourront faire vivre les meilleures initiatives . Sans cet effort, même les bonnes idées sont vouées à péricliter et on ne compte plus les plateformes physiques qui ont été déployées, puis retirées, en ne laissant derrière elles qu’amertume et découragement.

Je ne suis pas toujours un circuit, je ne suis pas toujours très court, je suis je suis…

La notion de circuits courts est floue. Nous n’avons jamais voulu nous placer en arbitres des élégances en prônant telle ou telle agriculture ni en établissant un cahier des charges pour sélectionner nos partenaires. Pour la simple raison qu’encore une fois, les circuits courts sont trop hétérogènes pour être précisément catégorisés et mis dans des cases. Les circuits courts ne tolèrent officiellement qu’un seul intermédiaire entre le producteur et le consommateur. Alors parfois, le circuit court, c’est se faire expédier à prix d’or à Paris une courgette du sud de la France. Pas glop. L’autre critère souvent mis en avant, le « local », est tout aussi difficile à appréhender : toutes les régions ne produisent pas une diversité et une quantité de produits suffisante pour nourrir la population (par exemple il faudrait être prêt à manger beaucoup de pain à Paris). Là encore l’essor des circuits courts va sûrement rebattre les cartes et de nombreux acteurs sur les territoires travaillent aux questions d’indépendance alimentaire et d’aide à l’installation dans ce sens. Mais nous devons avancer en attendant. Sans préjugé et avec les bonnes volontés existantes.

A tous les passionnés de la révolution alimentaire qui pensent sérieusement à construire un nouveau modèle, parlons-en!

Laura (0684196813)